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Par Julie d’Yvoire

Nous avons abordé, dans un précédent article, le changement de paradigme auquel faisait face le transport.

Le paradigme classique du transport consistait à transporter des individus passifs d’un point A à un point B. La gestion des flux était homogène et cherchait à maximiser la fonction d’utilité (coût versus sécurité et rapidité du transport). Or nous assistons aujourd’hui à l’émergence de l’Homo Mobilis, terme introduit par Georges Amar, pour désigner l’individu singulier qui prend en main sa mobilité, en mettant en œuvre un certain nombre de compétences, qu’elles soient physiques ou cognitives, et dont il convient de valoriser les activités.

« Du temps-distance au temps-substance »

Réduire son temps de parcours n’est plus nécessairement le déterminant essentiel des choix modaux, la possibilité de valoriser ce temps de parcours pouvant devenir tout aussi importante pour l’usager des transports. En effet, il existe deux façons de gagner du temps : gagner du temps en l’abrégeant ou gagner du temps en « le prenant », pour réaliser des activités.

Alors que les indicateurs classiques pour évaluer la performance des transports relèvent du nombre de kilomètres par heure, Georges Amar propose que nous fassions passer le kilométrage du numérateur au dénominateur et que nous réfléchissions dorénavant en termes de nombre d’activités/opportunités rencontrées par kilomètre, illustrant par ce changement d’indicateur le passage du « temps-distance » au « temps-substance », et introduisant le concept de reliance, comme « création de liens, d’opportunités et de synergies » (Amar G. 2010).

 

Le temps de transport devient donc un temps de transition utilisable, une ressource à exploiter par les usagers. Michaël Flamm, sociologue allemand, s’est intéressé aux différents modes d’appropriation des temps de déplacement développés par les voyageurs et en distingue 3 :

  • la logique de productivité

  • la logique de relâchement et de transition

  • la logique de sociabilité.

La logique de productivité consiste à profiter de son temps de déplacement pour effectuer des activités qui auraient dues être réalisées quoiqu’il en soit, comme de consulter et de répondre à ses mails professionnels ou personnels, de lire des revues correspondant à son domaine d’activité…

La logique de relâchement et de transition consiste à profiter du temps de déplacement pour se détendre, lire, somnoler, regarder le paysage, « ne rien faire », se laisser aller à la rêverie… Le temps de déplacement est alors utilisé comme un temps de « déconnexion ».

Enfin la logique de sociabilité permet de valoriser son temps de déplacement en développant ses relations sociales, soit de manière virtuelle grâce aux TIC et aux réseaux sociaux, soit de manière réelle en profitant du formidable espace de coprésence que constituent les espaces de transport.

 

Les opérateurs de transport ont d’ores et déjà intégré cette évolution de la valeur donnée au temps dans leurs stratégies de développement avec pour objectif de donner de la valeur à la vie mobile des usagers.

De nombreux services permettant aux usagers de valoriser le temps qu’ils passent dans les espaces de transports ont ainsi été mis en place dans les espaces de transport pour répondre à la logique de productivité.

On trouve désormais en gare de nouveaux concepts de commerce, tels que les Boutiques du Quotidien proposant dans un seul et même espace une offre de restauration rapide, sur place ou à emporter, de la presse, des produits de dépannage. Par ailleurs, les premiers supermarchés virtuels commencent à s’implanter dans les gares, à l’instar de l’initiative de Tesco à Séoul. Les usagers du métro pouvaient parcourir les rayons de leur supermarché Tesco sur un mur virtuel dans le métro. Il leur suffisait de scanner avec leur téléphone portable les QR-codes des produits qui les intéressaient pour que ces derniers soient ajoutés à leur panier. Ne restait plus qu’à valider la commande pour que celle-ci soit livrée en fin de journée à domicile. Carrefour, Casino et RueduCommerce ont déjà testé ces murs virtuels afin de capter la clientèle de passage dans les gares.

Autre service proposé aux voyageurs, Beauty Bubble est un concept de coiffeur express implanté dans les gares, proposant un service de qualité sans rendez-vous, rapide (10-15 minutes) afin de s’adapter aux temporalités des gares et à prix attractif.

L’ouverture de laboratoires d’analyses médicales dans les espaces de transport répond également à cette logique de productivité.

 

Afin de satisfaire les usagers qui utilisent leur temps de déplacement comme un moment de pause, de relâchement, les opérateurs de transport ont notamment axé leurs efforts sur la conception d’espaces d’attente confortables et le développement de galeries marchandes où l’usager peut flâner et faire du shopping.

 

Il semblerait qu’actuellement un des points faibles des opérateurs de transport soit la prise en considération de la question de la sociabilité au sein de leurs espaces. Quelques initiatives ont vu le jour, comme le site web Croisédanslemétro.com ou Paribulle.com permettant de déposer un message pour retrouver un « regard croisé dans le métro ou dans un lieu public ». Toutefois, peu d’initiatives ont vu le jour pour tenter de développer la sociabilité dans les espaces de transport.

 

Ainsi l’idée est de capitaliser sur les potentialités de la gare pour offrir aux usagers les moyens de donner de la valeur à leur vie mobile, notamment en leur permettant d’optimiser selon leurs envies le temps passé dans les espaces de transport et d’enrichir leur capital relationnel.

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Sources :

AMAR G. 2010. Homo Mobilis, Le nouvel âge de la mobilité, Editions FYP.

TILLOUS, M. 2009. Le voyageur au sein des espaces de mobilité : un individu face à une machine ou un être socialisé en interaction avec un territoire ? Les déterminants de l’aisance au cours du déplacement urbain. Thèse de doctorat présentée à l’Université de Paris 1.

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