***

Par Marc Besnard

Le maquettage pour un architecteDans un article précédent je présentais la place des maquettes dans le processus de conception d’ouvrage. Afin de confronter ces théories à la pratique j’ai rencontré Anne, une jeune architecte diplômé il y a 4 ans de l’École Nationale supérieure d’Architecture de Bretagne.

« Dès le départ je note toutes ses envies »
Ensuite, c’est le travail en chambre. Notre jeune architecte commence à travailler sur le projet. À ce moment, elle a en sa procession l’ensemble des éléments existants et le brief. Elle peut commencer à réfléchir à l’univers de l’ouvrage qu’elle va réaliser. Elle part pour cela d’une feuille blanche, format A3 minimum et elle dessine, écrit ou colle tout ce qui lui fait penser au sujet qu’elle doit traiter. « Par exemple j’ai travaillé sur un cabinet dentaire, j’y est mis les différents aspects du projet et toutes les contraintes relatives à la conception d’un cabinet dentaire : les contraintes de son, de lumière, les bâtiments environnants, le passage possible de personnes, les équipements indispensables, les couleurs envisageables pour un cabinet de ce type. » En fonction de sa connaissance du type de lieu sur lequel elle intervient, elle peut être amenée à effectuer des recherches afin de s’immerger totalement dans le projet. Une fois que l’univers de son projet est figé, elle utilise le plan de masse. Celui-ci va lui permettre de reporter l’ensemble des aspects et contraintes déterminés précédemment et de les confronter au réel. Pour des projets plus simples, elle peut utiliser une photocopie du plan de masse et le gribouiller directement. Pour des projets plus complexes, elle ordonne chaque contrainte sur des supports indépendants et les positionne sur le plan de masse afin de « jouer avec ». L’essentiel dans cette partie, « c’est de mettre en avant toutes les remarques sensorielles.  
« Le plus important dans mon travail c’est de légitimer mes propos. »
Lorsqu’elle présente le fruit de son travail à un client ou à une partie prenante, Anne prépare des supports afin de les convaincre de ses choix et de son travail. Chaque support ou objet lui sert à légitimer ses propos.
Parfois, « il est nécessaire de disproportionner pour convaincre ». Par exemple lorsqu’elle représente des éléments extérieurs qui ont une grande influence sur le projet elle les met en évidence avec des couleurs vives ou de grandes tailles afin que le client soit tout de suite convaincu. « C’était le cas par exemple d’un centre d’exposition. Il était proche d’une voie ferré (…) J’ai représenté en rouge le trafic ferroviaire afin d’expliquer la disposition des pièces à l’intérieur de ce centre d’exposition pour que celles-ci ne soit gênées par le bruit des trains.»
Toujours pour convaincre, Anne utilise des métaphores afin de faire comprendre ce qui est important pour le client. « Cela permet au gens de se projeter et aussi de laisser recours à leur imagination ». C’est une méthode fréquente des architectes pour itérer avec le client. Lorsqu’elle utilise des métaphores, « la mémoire collective intervient beaucoup (…) on fait notamment référence à l’histoire ». Il faut associer son projet à des choses que les gens sont capables de comprendre en dehors de l’architecture.
Pour la présentation de projets à des clients, « il faut utiliser des outils primitifs, de premier degré, afin que ce soit intuitif pour l’ensemble des parties prenantes. » Par exemple, pour l’aménagement d’une gare ferroviaire,  elle travaillait sur un plan de base sur lequel était placé des élastiques rouges avec des punaises à chaque bout de ces élastiques. Les punaises représentaient les points de départ  et d’arrivé des voyageurs et les élastique le trajet. « J’ai ainsi tissé une toile des trajets les plus fréquents ». Pour elle, nul besoin d’expliquer à un client cette signification, elle est évidente. Cela permet de se focaliser sur le cœur de la problématique qui était la transformation d’une gare. Si l’on souhaite présenter des changements concernant le trajet des voyageurs, il suffit de déplacer les punaises, « Cela permet aussi de jouer avec le client en fonction de ses remarques lors de présentations ».
Maquettage traditionnel ou informatisé ? 
« Tu n’as pas toujours le choix, cela peut dépendre du cabinet dans lequel tu travailles et de ses méthodes. Par exemple, dans le premier cabinet pour lequel j’ai travaillé, il m’était interdit de commencer par les outils informatiques. » Pour cette agence, l’outil informatique tue la créativité et empêche d’explorer toutes les pistes possibles lors des premières phases du projet. Par ailleurs, Anne nous explique pour l’avoir vécu : « si tu commences directement par l’outil 3D, les clients pensent que le projet est figé et qu’il n’est plus possible de revenir dessus. Les particuliers sont souvent impressionnés par le rendu et ils ont peur de demander des modifications qui pourraient leur être utile. « Les logiciels nous permettent de faire des rendus de plus en plus réalistes. Lorsqu’on leur présente le projet ça les fait rêver. Ils pensent avoir le choix entre accepter ce qui est fait ou refuser. De plus, certaines personnes ont du mal à se projeter dans une maquette 3D numérique. »
Avec une  maquette traditionnelle, il est possible d’interagir directement avec le client, nous explique cette architecte nantaise. « Parfois c’est comme un jeu de légo ». À partir du plan de masse, des différentes pièces et fonctions, on peut construire une première maquette directement avec le client. Bien évidemment, cette maquette ne sera pas qualitative mais aura permis d’explorer les différentes pistes avec le client et de le convaincre sur certains points.
En fin de conception, l’avantage des maquettes traditionnelles, c’est quelles permettent de voir plus facilement la faisabilité du bâtiment. « Je me rappel qu’en cours de structure on nous disait : si ta maquette en carton n’est pas résistante, ton bâtiment ne le sera jamais ». Ce discours est peut être minimaliste et réducteur, néanmoins, il permet aux architectes de mesurer à postériori si leur bâtiment est réalisable. Les maquettes abouties, lorsqu’elles sont présentées au client, permettent de voir très rapidement tous les aspects sans avoir à questionner l’architecte. Il peut interagir directement avec, ce qui n’est pas le cas des maquettes numériques. L’utilisateur est obligé de demander à l’architecte de se déplacer dans la maquette. Pour Anne c’est une barrière importante pour la compréhension de son projet par le client.
En architecture on fait aussi des maquettes à taille réelle
Ce qui m’a le plus surpris dans cet interview c’est d’apprendre qu’en architecture on fait aussi des maquettes à taille réelle. Pour certains bâtiments l’assemblage des matériaux choisis peut être compliqué. Par exemple, lorsqu’on utilise des aciers pour les façades et que l’on doit faire la liaison avec des fenêtres aux matériaux différents. « On fait un modèle à l’échelle sur le bord du chantier avant sa construction pour réfléchir avec les différents corps de métier sur la façon d’assembler les matériaux ». Cela permet d’expérimenter avec les ouvriers les possibilités d’assemblage et de convaincre ces personnes de le faire conformément au modèle qui sera à leur disposition à coté du chantier.
Dans cet article, on peut voir que les architectes utilisent abondamment les techniques du maquettage tout au long de leur processus de création d’ouvrage. Même si en pratique les architectes n’utilisent pas stricto sensu toutes les typologies de maquettes (cf article : «  Nos pères n’ont construit leurs cabanes qu’après en avoir conçu l’image »), on peut s’apercevoir que le processus défini par Prost, Paroda, Conan et autres grands architectes est globalement respecté. Le processus est parfois raccourci et l’architecte utilise la même maquette pour plusieurs étapes.

 

Publicités