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Article rédigé par Audrey Onolfo

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L’anthropologue et philosophe Annick Le Guérer (2012) commence à raconter l’histoire du parfum par sa description comme un produit sacré dans les civilisations antiques. Les parfums sont confectionnés par des prêtres dans les temples : ils se présentent sous forme d’huile et d’onguent odorants, ainsi que d’encens. Ils ne naissent pas de la distillation mais du mélange d’ingrédients broyés et cuits ensemble. Offrandes aux dieux, les parfums sont aussi beaucoup utilisés dans les pratiques funéraires afin d’empêcher la putréfaction du défunt et de faire de lui un « Parfumé », un dieu. Le parfum n’était pas réservé à un usage superficiel, ses pouvoirs extraordinaires lui donnaient dans l’imaginaire collectif un rôle de substitut du sang, une substance vitale. C’est ce que montre la légende selon laquelle la magicienne Médée, pour sauver le roi Réson de la mort, prépare un parfum qu’elle verse dans la gorge coupée du roi qui au contact de cette substance magique redevient jeune et vif. (Annick Le Guérer, 2009). Le parfum est en effet perçu à l’époque pharaonique comme la sueur des dieux, ce qui est devenu dans la tradition chrétienne le sang du Christ. Le parfum a d’ailleurs une place très importante dans la religion chrétienne, notamment au travers de l’encens (appelé « Escalier du Ciel ») cité 118 fois dans la Bible. Ce parfum est d’une préciosité telle qu’il est offert à Jésus pour sa naissance par l’un des trois rois Mages venu depuis l’Orient pour l’offrir.

En dehors des pratiques religieuses, il y avait aussi un usage profane du parfum, comme pour la séduction pour les femmes l’utilisent pour séduire, ou pour accroitre des performances pour les athlètes grecs, massés avec de l’huile parfumée. Le parfum est aussi utilisé pour l’hygiène et ses fonctions thérapeutiques, comme remède par exemple à des maladies pulmonaires.

Avec la chute de Rome, ce sont les croisés qui par leurs voyages ramènent des outils de distillation et relancent l’expansion du parfum. Ainsi née le premier parfum au substrat alcoolique en Europe au XIVe siècle, l’ « Eau de la Reine de Hongrie », à base de romarin. La légende raconte que cette eau merveilleuse qu’elle reçut des mains d’un ange l’aida à conserver sa beauté et que c’est grâce à elle qu’elle fut demandée en mariage par le prince de Pologne, alors qu’elle était âgée de 72 ans.

On attribue encore au parfum des fonctions curatives, contre toutes les maladies, dont la peste. Les grandes pandémies provoquèrent donc un accroissement de l’utilisation du parfum, recommandé par les médecins pour faire barrage à la pénétration de l’air putride. Le parfum est à cette époque présent sous de nombreuses formes : poudres, lotions, sirops, boites de senteurs, « oiselets de chypre » (pâte parfumée moulée en forme d’oiseau). La forme la plus luxueuse est la « Pomme d’ambre » ou « Pomander », « boule en or ou en argent, souvent incrustée de perles et de pierres précieuses », contenant de l’ambre enrobé d’aromates. Très chère, elle était exclusivement utilisée par les rois et princes les plus fortunés. On les portait alors à la ceinture, en pendentif ou encore en chapelet. Leur forme (crâne, pomme, escargot…) et leurs gravures avaient une signification symbolique et renforçaient encore leur pouvoir. Leur valeur était telle, qu’elles étaient transmises de génération en génération.

De grandes évolutions se produisent à la Renaissance avec tout d’abord l’imprimerie qui permit la diffusion d’ouvrages sur les techniques de parfumerie. Ensuite, ce sont surtout deux innovations qui transforment le parfum : d’une part le perfectionnement de l’alambic, avec un système de refroidissement facilitant la distillation, de l’autre la découverte de l’alcool éthylique, qui permet de donner au parfum un support autre que les huiles ou les graisses. Ce support a comme avantage de bien dissoudre les huiles et graisses et de les faire s’évaporer progressivement.

La Renaissance marque aussi la place centrale de Venise dans les matériaux précieux de luxe, et notamment les précieuses substances odorantes. Sous Louis XIV, le parfum prend son essor en France : les « Parfumeurs-Gantiers » (comme Jean-François Houbigant) innovent à Grasse avec de nouvelles techniques permettant de mieux recueillir l’essence des fleurs fragiles. En effet, la découverte de l’alcool éthylique permet de donner au parfum un support autre que les huiles ou les graisses. Au XVIIIe siècle, on parfume tout, depuis le corps jusqu’aux vêtements et aux divers accessoires (sachets, éventails, mouchoirs, vêtements, perruques, chapelets), notamment les cuirs. La fonction du parfum reste thérapeutique et nettoyante : poudres parfumée pour nettoyer la chevelure, eaux parfumée pour embellir la peau, eaux de senteurs pour un sillage séduisant, bains de bouche parfumés pour la bonne haleine, huiles et pommades parfumées pour compléter la panoplie. Néanmoins à cette époque, la manifestation d’un rang social devient beaucoup plus forte que précédemment : toutes personne de la haute société se doit de porter sur elle un halo parfumé qui la prolonge et la magnifie. (Le Guérer, 2012)

Le siècle des Lumière voit l’émergence de parfums plus subtils et légers dans un siècle où les philosophes prônent le raffinement et l’élégance. Les huiles à la rose ou à l’amande sont très réputées, et on voit l’apparition de grandes dynasties de parfumeurs. Entre le Second Empire et la première guerre mondiale, le parfum va suivre les évolutions de la mode, en évoluant de façon simultanée avec celle-ci. Ainsi, pendant le Second Empire, les silhouettes imposantes étaient plutôt accompagnées par des parfums discrets, tandis qu’après 1970, l’allongement des silhouettes verra la croissance des parfums plus capiteux et lourds. (Trébuchet-Breitwiller, 2009)

Le parfum couturier est né au début du XXème siècle. Avant, les parfums étaient vendu par les épiciers puis les apothicaires (Moyen-âge et Renaissance), puis les gantiers-parfumeurs (XVIIème et XVIIIème siècle) et enfin les parfumeurs (XIXème siècle). C’est en 1911, le créateur de mode Paul Poiret crée la marque les Parfums de Rosine, initiant la génération des couturiers-parfumeurs. De façon contradictoire, cela a permis au parfum de s’affirmer comme un produit autonome qui ne suit plus les tendances de la mode. Par exemple, lorsqu’à l’époque le total look de Chanel sera analysé, le parfum restera en dehors de ce jugement, il est traité séparément. Cela affirme donc bien sont statue de « produit de luxe, beaucoup plus qu’un produit de mode ». (Trébuchet-Breitwiller, 2009, p21)

Cette nouvelle tendance enrichie l’ « aura luxueux » du parfum mais change la relation avec le nez créateur. Au fur et à mesure, les « nez » s’effacent derrière des marques et deviennent des prestataires. Ces parfumeurs travaillent d’ailleurs souvent plutôt pour des maisons de compositions come Firmenich, l’IFF International Flavors and Fragrances, Takasago ou Givaudan, et plus rarement pour une seule maison mère. Ce n’est donc plus le nom du créateur qui sera mis sur le flacon, mais celui de la marque en question.

Cette association entre parfum et haute couture est vue comme légitime pour beaucoup, comme l’expliquait notamment Colette : « Le couturier est mieux à même que quiconque de savoir ce dont les femmes ont besoin, ce qui leur convenir… Entre leurs mains, le parfum devient un complément de toilette, un impondérable et nécessaire panache, le plus indispensable des superflus…». (Blog La grande histoire du Parfum, 2013)

Le premier grand succès issu de cette appropriation du parfum par le milieu de la mode a été Chanel N°5 en 1921, sous l’égide de Gabrielle Chanel. (Blog La grande histoire du Parfum, 2013) Suite à cette réussite, de nombreux autres grands noms de la mode se lancent dans cet industrie, comme Worth (père de la Haute couture), Lelong, Molineux Jeanne Lanvin (avec Arpège), Jean Patou (avec Joy).

Les réussites commerciales de ces parfums expliquent l’engouement provoqué par ce nouveau marché pour les maisons de mode. Après la seconde guerre mondiale, les noms comme Dior, Givenchy ou Nina Ricci apparaissent.

Aujourd’hui encore, le parfum est une des sources de revenu majeur des maisons de couture, et permet de rapporter des fonds pour soutenir la couture, souvent déficitaire en raison notamment des gouffres financiers que représentent les défilés de mode. (Florentin Collomp 2011, Le Figaro)

Si la mode s’est accaparée des parfums, c’est maintenant au tour des sociétés de joaillerie (Morabito, Cartier, Can Cleef & Arpels) et de chaussures et chapeaux (Brosseau, Charles Jourdan, Frizon) de se lancer aussi dans ce marché. Après marques de mode, célébrités, joaillers, chausseurs et chapelier, qui donc n’a pas encore cherché à profiter de cette manne, et cette hypertrophie de l’offre ne commence-t-elle pas à coûter au parfum ce qui lui est le plus cher…son mystère et son aura luxueux ?

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