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Article rédigé par Louis-Alexandre Rosius

Avant-propos : il ne s’agit pas ici de développer une analyse poussée de la série ou son propos, notamment afin d’éviter de spoiler tout potentiel spectateur, mais plutôt de mettre en avant sa démarche critique et ses qualités narratives.

« It’s not a technological problem we have, it’s a human one »

C. Brooker dans The Telegraph (article du 16/12/2014 par Bryony Gordon)

Black Mirror titre

Black Mirror est une série britannique (récompensée au International Emmy Awards en 2012) produite et diffusée sur Channel 4. A l’origine de cette série, il y a Charlie Brooker, journaliste (entre autre pour The Guardian), chroniqueur,  et comédien. La série propose deux saisons de trois épisodes, sous forme d’anthologie – aucun lien n’unit les différentes parties, si ce n’est la thématique, à savoir l’addiction aux nouvelles technologies.

Lors de sa genèse, la série s’est notamment inspirée de The Twilight Zone qui traitait dans les années 60 des obsessions d’alors.

«  When we first started thinking about this show, we were looking at The Twilight Zone, he says. Back then, people were worried about McCarthyism, space travel and psychotherapy. Today, the predominant obsession is technology. »

Black Mirror renvoie directement à l’ensemble des appareils que nous utilisons au quotidien ; à aucun moment, cependant, il ne s’agit de remettre en cause gratuitement l’utilité ou la valeur fonctionnelle des nouvelles technologies. Brooker s’intéresse plutôt à nos usages et aux addictions diverses qu’ils ont pu créer.

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Chaque épisode propose ainsi de pousser dans ses derniers retranchements certaines de nos logiques de consommation. Et puisque nous sommes particulièrement impliqués par ces usages, en tant que consommateur d’abord, en tant que passionnés d’innovations ensuite et, potentiellement, futurs participants à leur création, c’est une invitation particulièrement pertinente à l’exercice de notre esprit critique.

Toute l’intelligence de la série repose sur sa capacité à ne pas chercher le réalisme à tout prix, mais plutôt à pousser la fiction le plus loin possible pour mettre en perspective son sujet. En s’assumant pleinement comme oeuvre d’anticipation, elle évite ainsi le grotesque que pouvaient laisser craindre les pitchs des épisodes.

Dans le premier épisode, « The National Anthem », le premier ministre britannique doit faire face au chantage d’un preneur d’otage, qui négocie la libération de sa victime contre la diffusion sur toutes les chaînes du pays, en direct, d’une vidéo du politicien en train d’avoir des relations sexuelles avec une truie. Sur fond de thriller politique, ce sont ici les nouveaux médias, le rapprochement des frontières entre divertissement et information, leur mode de diffusion qui sont questionnés, et les conséquences dramatiques de notre consommation boulimique et du frénétique besoin d’instantané. 

Le second épisode, « Fifteen Million Merits », met en scène une société au croisement entre le réseau social et l’émission de télé-réalité, où tout est devenu virtuel. A titre d’exemple, il faut pédaler sur un vélo pour engranger des « mérites », monnaie virtuelle qui permet d’accéder à divers programmes.

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Le monde crée par Brooker est caractérisé par l’omniprésence des écrans, et truffé de références à notre univers digital. La publicité qui s’affiche parfois sur ces écrans est par exemple inévitable – pas d’AdBlock dans Black Mirror – et elle se met en pause lorsque les personnages ferment les yeux. Le seul échappatoire est une émission de télé réalité type « La France à un incroyable talent » par laquelle les personnages peuvent passer de l’autre côté de l’écran et devenir des stars. Certainement l’épisode le plus cynique de la série, c’est à nouveau notre mode de consommation qui est visé bien plus que le concept même de réseau social.

La grande originalité du pitch est de considérer un univers composé de deux classes : les usagers « passifs » du « réseau social-monde », simples participants du concours de like, et les usagers « actifs », créateurs de contenus aliénants. Il place tous ses personnages sur un même pied d’égalité, sans jugement ; c’est donc un type d’usage en particulier qui est représenté ici.

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Enfin, le dernier épisode de la première saison, « The Entire History of You » s’intéresse cette fois-ci à des enjeux plus classiques : un implant au cou des personnages permet à chacun d’avoir instantanément accès à l’ensemble de ses souvenirs et de les visualiser. Le récit explore les conséquences de cet accès immédiat à la vie privée de chacun ; il est plus réaliste, s’attache à des personnages plus banals (un couple), et si l’implication dans le récit est donc plus aisée, il est aussi peut être un peu moins évocateur.

Ce dernier volet de la première saison est cependant passionnant car il est une projection évidente d’un futur assez proche, celui des objets connectés type Google Glass, et pose les bases d’un débat sur l’utilité et les risques très concrets d’un tel appareil, de manière très concrète et « terre-à-terre » ; c’est donc un support de réflexion intéressant, qui s’éloigne quelque peu des considérations éthiques.

La conclusion de l’article du Telegraph, cité au début de cet article, rappelle que la série n’est pas en opposition avec les innovations technologiques dont elle parle, mais se pose simplement comme un outil de réflexion sur nos usages.

« It would be easy to mistake Brooker and his actors for technophobic luddites. In fact, nothing could be further from the truth – they are all obsessed with their black mirrors. “You know, the show isn’t anti-technology,” says Brooker. “I’m quite techy and gadgety. I hope that the stories in this special demonstrate that it’s not a technological problem [we have], it’s a human one. That human frailties are maybe amplified by it. Technology is a tool that has allowed us to swipe around like an angry toddler.”

His actors nod. “I’d just like to say one thing,” says Chaplin, hand in the air as if she’s at school. “My granddad did this little bit at the end of The Great Dictator and I think it is just the most amazing comment on technology. He says ‘The airplane and the radio have brought us closer together. The very nature of these inventions cries out for the goodness in men; cries out for universal brotherhood; for the unity of us all.’ ”

She smiles at Brooker. “I think he would have loved Black Mirror. I think he would have been in it.” »

Sous ses airs provocateurs et alarmistes, Black Mirror est beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît dans son propos ; c’est en tout cas un tour de force de la part de Brooker de traiter le sujet de l’addiction aux nouvelles technologies en s’intéressant à ses usagers plutôt qu’à l’objet lui-même.

On ne peut en dire beaucoup plus malheureusement sur les épisodes, pour ne pas vendre la peau de la série avant de l’avoir vue, deux remarques cependant : la première saison vaut aussi le coup d’oeil pour ses qualités en tant que « simple » thriller ; la seconde me paraît beaucoup plus anecdotique quant à sa narration et sa mise en scène, plus classique et plus sobre.

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