***

Article rédigé par Louis-Alexandre Rosius

« On meurt dans la langue aplatie des ministres et des hommes d’affaire, des technocrates et des chroniqueurs télévisuels. Une langue que tout le monde parle, mais que personne n’écoute. »

P. Thiellement

bachelard

Pacôme Thiellement est un essayiste français qui s’intéresse spécifiquement à la culture dite « geek » et par extension à la culture populaire. Il est l’auteur de nombreuses exégèses, de romans, et d’une série de films. Dans ses études, il s’intéresse particulièrement à l’aspect mythologique des oeuvres, préférant l’interprétation poétique à l’analyse formelle.

Son texte publié sur le site Vents Contraires (la revue du théâtre du rond-point à Paris) met en garde contre les dangers de la langue d’entreprise, et défend l’usage d’une langue poétique, sinon d’une expression délivrée de ses codes contextuels. Le propos de l’auteur ici, semble être avant tout de revaloriser la fonction première du langage, celle de la communication.

Et de mettre en avant un paradoxe : c’est qu’à force de poursuivre cette valeur fondamentale, on la détruit. A force d’essayer de simplifier le propos, on le vide de tout sens. A force de chercher à toucher tous les publics, on ne trouve plus personne. Notre recherche de la communication à tout prix aurait donc opéré une perte de sens du discours.

« Ce n’est pas son mélange avec les autres langues qui appauvrit le français ; même celui de l’anglais des films et de la musique pop. Come on, dudes ! C’est sa contamination par le langage de l’entreprise, le jargon des publicitaires et politiques, la langue de l’information et de la communication. Ce qui tue une langue c’est son usage « de communication », c’est sa volonté d’être « comprise » à tout prix, son obsession à pénétrer dans le cerveau de son interlocuteur. »

Le langage, celui des mots ou des images, ou tout autre, fait appel à notre imagination. Il est sensé nous faire réfléchir, nous faire rêver. Ce que Pacôme Thiellement propose ici, ce n’est finalement qu’une application, en même temps qu’une réaffirmation, de la philosophie de Bachelard : « Imaginer, c’est hausser le réel d’un ton. » (L’air et les songes).

Cette langue « aplatie » qu’il dénonce est calculée, réfléchie pour un public, et donc s’adapte à lui. Elle s’impose à sa cible, est formatée pour elle, au lieu d’être une invitation à la découverte et à la réflexion. D’une certaine manière, n’abaisse-t-elle pas le réel d’un ton ?

« Nous sommes dans un siècle de l’image. pour le bien comme pour le mal, nous subissons plus que jamais l’action de l’image. »

G.Bachelard – La terre et les rêveries de la volonté

Pourquoi parler de langage, de poésie, d’imagination, pourquoi s’intéresser à Bachelard enfin, sur un blog qui parle de design ? Cette problématique du langage est en fait particulièrement actuelle, et ce n’est pas un hasard si le texte de l’auteur nous parle de « management ».

Les outils digitaux ont transformé notre manière de nous exprimer. Lorsque nous cherchons des informations sur Google, nous tapons des « mots clés ». Lorsque nous Twittons en 140 caractères, nous faisons appel à des, hasthags, des « mots clés ». Lorsque nous plaçons nos publicités, nous achetons des « mots clés ».

La radicalité de ce changement se retrouve, il me semble, au coeur du monde entrepreneurial actuel, où tout est potentiellement sujet à devenir mot-clé, y compris le processus même de ce mode de pensée « digital ». Et la plupart des entreprises et des écoles d’y aller de leur petit laïus sur l’importance du « think outside of the box ». Penser à l’extérieur de la boîte, c’est en fait utiliser une base de mots clés balisée, prémâchée et déjà digérée, et dans laquelle on trouve pêle-mêle la « créativité », « l’innovation », « entrepreneuriat », « innovation », « design thinking », et autres concepts nobles, originellement lourds de sens, mais aujourd’hui fatigués, usés et évidés.

Cette perte de sens, en plus d’appauvrir notre langue, la transforme en bruit. Un bruit que tout le monde entend, « mais que personne n’écoute ».

« Le big data, c’est comme le sexe chez les adolescents : tout le monde en parle, personne ne sait vraiment comment le faire, tout le monde pense que tout le monde le fait, donc tout le monde prétend le faire. »

D.Ariely – Duke University

Pourquoi en parler maintenant ? C’est que nous sommes arrivé à un moment critique de cette logique, et que ce n’est pas simplement le fait d’un groupe social ou même d’un ensemble de métiers : la marque de l’absolutisme de ce phénomène, c’est qu’il touche aujourd’hui à des éléments de langage qui ramènent eux-même à notre faculté à nous exprimer librement, à penser librement ; ils nous parlent d’imagination, de créativité et d’art.

Concrètement dans nos écoles de commerce ou en entreprise, cela signifie que ce langage a tendance à se substituer non seulement au sens et au discours poétique, mais aussi à la connaissance elle-même. Elle est une marque de l’absence de compétences réelles et d’engagement de ceux qui la parlent.

Et, dans les écrits de Bachelard comme dans ceux de Pacôme Thiellement, il est une notion fondamentale qui revient souvent, un concept cette fois, plutôt qu’un mot-clé, celui du mouvement. Bachelard nous parle de « hausser le réel », Thiellement de « passage » ; c’est peut être qu’il ne faut pas chercher à « penser hors de la boîte », au risque de créer une nouvelle boîte, mais à fuir sans cesse de cette boîte, afin qu’on ne puisse nous y enfermer à nouveau.

Et s’il est une chose qu’il faudrait retenir, à l’heure où les mathématiques du pays des merveilles de Lewis Carroll ont investi nos vies, sous la forme des « 5 conseils pour booster votre carrière » et autres « 20 recettes miracles pour trouver l’amour en 10 jours », c’est, selon la formule de Bachelard, que « Le langage est aux postes de commande de l’imagination.  »

Source :

http://www.ventscontraires.net/article.cfm/13921_le-poeme-du-management-et-de-la-mort.html

Advertisements