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Article rédigé par Louis-Alexandre Rosius

Le dessin agit comme vecteur d’idées, comme stimulateur de créativité.

(Luc De Brabandere, 2010)

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Nous avons eu la chance, il y a de ça un mois, de rencontrer Luc de Brabandère, mathématicien et philosophe, auteur de nombreux ouvrages sur la créativité et son application dans la gestion d’entreprise. Fidèle à ses origines belges, Luc de Brabandère est un passionné de dessin, de blagues, et fatalement de cartoons. Il a co-fondé l’agence de communication « Cartoonbase », qui propose de développer la créativité en entreprise par l’intermédiaire dudit cartoon. L’occasion pour nous de comprendre les liens fondamentaux qui unissent l’un et l’autre.

Luc de Brabandère s’oppose à la définition classique et actuelle de la créativité, comme mode de pensée libérée de tout cadre (le fameux « thinking outside of the box »). Pour lui, nous avons besoin dans tous les cas d’un cadre pour créer. La problématique se situe alors plutôt dans le déplacement de ce cadre, ou plutôt le déplacement de nos perspectives au sein de ce cadre.

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Réfléchir à une solution créative, ce ne serait pas inventer un concept ex-nihilo, mais plutôt formaliser différemment le problème qui nous est posé pour aborder la solution sous un autre angle de vue. Lorsque ce problème nous est posé, il est toujours formalisé dans un cadre défini, formé de ses différents enjeux et des hypothèses intériorisées par chacun d’entre nous. La créativité consisterait à nous échapper de cette formulation et de ces hypothèses pour réorganiser le problème, et le conceptualiser dans un nouveau cadre.

Luc de Brabandère évoque par exemple l’expérience qu’il a faite d’un café en Russie, où, plutôt que de payer ses consommations, il payait le temps passé dans l’établissement. Au lieu d’appréhender le café dans le cadre classique du client consommateur de boissons, le gérant avait choisi de concevoir sa boutique comme un lieu d’accueil où primait l’expérience, l’atmosphère, les rencontres, ou bien d’autres choses encore qui engageraient le client à rester dans son café.

Scientifiquement, cette mécanique de pensée est permise par la mobilisation du cortex pré-frontal, qui permet de s’abstraire des hypothèses intériorisées par l’individu : c’est cet organe qui permet de désinhiber la pensée, de s’extraire de nos intuitions classiques, et donc de générer de nouvelles perspectives dans la visualisation du fameux « cadre » ; il ne s’agit plus de s’échapper de celui-ci, mais bien d’en créer un nouveau, par une mécanique de pensée en mouvement plutôt que par une conceptualisation statique prétendument libre de tout cadre.

Quel lien peut-on alors tisser entre celui qui applique cette mécanique de pensée et le « cartooniste » cher au philosophe ?

Le cartooniste dispose d’un cadre formel assez strict, celui de la page blanche et en général de la case unique, même si le propos peut s’appliquer dans le cas de plusieurs cases, ou d’une planche complète. Et, dans son rôle de satire ou de caricaturiste, il s’agit pour lui de créer un décalage par l’absurde pour générer un effet comique.

Le cartooniste crée ainsi des situations improbables pour mettre en évidence un élément en le sortant de son contexte. Il créé une nouvelle perspective pour critiquer ou surprendre le lecteur, par la combinaison de deux objets (personnages, contextes, univers…) totalement différents, voire opposés. Ce sont logiquement nos associations d’idées, nos instincts qui entravent ce processus de création : d’où l’importance du cortex pré-frontal cité plus haut dans l’exercice de notre créativité.

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Luc de Brabandère cite par exemple les dessins de Plantu. Un exemple ici avec le rapprochement à priori improbable entre Sarkozy et le marsupilami.

Ce procédé de rapprochement de deux concepts à priori opposés est appelé « bissociation » par Arthur Koestler. Plus il est violent, plus il est à même de générer de nouvelles perspectives et donc des solutions créatives. Luc de Brabandère incite ainsi effectivement les entreprises à « sortir du cadre », non pas pour « créer sur du vide », mais pour adopter un regard nouveau sur leur propre cadre, le conceptualiser différemment, et finalement faire le travail du cartooniste, c’est-à-dire réorganiser les éléments qui les entourent, les combiner, afin de générer des idées créatives.

D’après Luc de Brabandère, les entreprises ont donc tout à apprendre des artistes, et plus particulièrement des cartoonistes qui sont à la fois dessinateurs et humoristes, de leur manière d’appréhender leur environnement par des biais inhabituels, à l’opposé de nos paradigmes communs et classiques. On trouve de nombreux exemples d’innovations nées de la rencontre entre deux objets à priori sans rapports : la planche à voile, la machine à vapeur, la valise à roulette…

Notre entretien avec Luc de Brabandère s’est ainsi achevé sur ce dernier conseil : « Pour être créatifs, acceptons d’être cartoonistes. ».

Pour aller plus loin, voici une dernière ressource : il s’agit d’une interview en deux parties de Bill Plympton, cartooniste américain et aujourd’hui l’un des derniers bastions du dessin animé traditionnel. L’hybridation des formes et des objets dans ses longs métrages et est un exemple évocateur de ce travail de création.

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