Quand on évoque le ballet, on pense à la précision des mouvements, à l’unité des danseurs qui semblent ne faire qu’un, à la grâce docile et maîtrisée, héritée d’une institution créée en 1793 au crépuscule de la révolution Française.

Une révolution, c’est ce que compte mener Benjamin Millepied en arrivant au poste de directeur de la danse à l’Opéra de Paris en novembre 2014. Diversité, hiérarchie, rapport au corps et à soi : ce sont tant de sujets que le jeune directeur souhaite revisiter. Benjamin Millepied s’était déjà démarqué au début de son mandat en collaborant avec Louis De Caunes pour la création de « Haut Vol », le teaser original et frais de la saison 2015 de l’Opéra.

 

Le documentaire « Relève » réalisé par Thierry Demaizière et Alban Teurlai est actuellement diffusé sur Canal +. Il met en scène le chorégraphe et danseur lors de la préparation de son premier ballet en tant que directeur de l’Opéra de Paris, « Clear, loud, bright, forward ». C’est un challenge aussi bien artistique que manageurial. Il doit créer en un laps temps extrêmement court (40 jours entre le moment où il reçoit les morceau du compositeur et la première) une oeuvre qui incarne sa vision esthétique mais aussi stratégique de la danse. Petite analyse d’une conduite remarquable du changement.

 

#3
Répétitions de Clear, Loud, Bright, Forward

Un mentor, une expérience, une vision :

Benjamin Millepied a passé 20 ans au New york City Ballet, sur les traces de Jerome Robbins (Chorégraphe de West Side story). C’est ce dernier qui l’a formé en grande partie : aussi bien sur le plan technique, que les deux hommes manient à la perfection, que sur sa vision même de la danse.

Comme Robbins, Millepied considère que toute danse doit être plaisir et amour, si elle souhaite offrir une sensation de simplicité et de fluidité que la seule maîtrise technique ne peut permettre. Les deux chorégraphes considèrent par ailleurs que la danse se doit de communiquer avec d’autres disciplines artistiques. Millepied a donc eu un mentor, qui de surcroit, a fait preuve pour lui de disponibilité et d’ouverture… Choses rares dans ce milieu extrêmement compétitif que dépeint si bien le film Black Swan. Un mode de management qui va grandement influencer Benjamin Millepied.

Fort d’une vraie vision artistique, Millepied, après 10 ans comme étoile au New York City Ballet, entreprend de fonder sa propre compagnie, à l’aide d’un compositeur et d’un peintre-scénographe. Il se voit proposer la direction de l’Opéra de Paris qu’il refuse une première fois. Il l’accepte un an plus tard, prêt à endosser cette responsabilité.

Et elle est de taille. S’il accepte, c’est dans le but de dépoussiérer l’institution centenaire. De balayer des structures hiérarchiques et une vision du ballet très profondément ancrée dans les mentalités. Tout d’abord, comme il l’explique aux réalisateurs de « Relève », Benjamin Millepied considère que le milieu de la danse est trop hiérarchisé. Les danseurs ne font qu’un, tous voués à faire briller l’étoile et à rester dans l’ombre. Il estime que chaque danseur est un artiste qu’il convient de libérer pour qu’il exprime sa créativité. Le danseur ne devrait plus se fondre dans une masse uniforme et synchronisée, mais s’affirmer en tant que membre d’un groupe d’artistes qui expriment leurs singularités pour créer une œuvre commune.

De cette vision centrale découle un certain nombre d’enjeux, effarants de modernité mais encore très éloignés du monde de la danse. La diversité par exemple. Comme il l’explique, Millepied  entend encore (en 2015) « qu’un danseur noir dans un ballet c’est une distraction». Qu’à cela ne tienne : il met une danseuse de couleur dans le rôle principal d’un ballet classique, seulement quelques mois après son arrivée à la tête de l’opéra. Mais cette révolution ne s’arrête pas là : les danseurs doivent se connaitre, parler de leurs douleurs et apprendre à prendre soin de leur corps. Cela ne coule pas de source dans un univers où la discipline et la compétition peuvent conduire à l’abnégation. Preuve en est : il n’y a pas de médecin de la danse en poste dans l’institution.

Cependant, le milieu de la danse est organisé comme tel depuis des centenaires, et cette vision se perpétue à travers les méthodes d’enseignement et l’Opéra Garnier en tant que lieu. Comment instaurer la confiance auprès de plusieurs générations de danseurs quand les « rats de l’opéra » tremblent à la barre une bonne partie de leur jeunesse? Pour abattre ces conceptions de la danse, il doit changer les mentalités et endosser le rôle d’un manager déterminé.

 

#2
Les toits de l’opéra de Paris, déjà mis en scène par Benjamin Millepied dans la vidéo Haut-vo

Le chemin de croix du manager :

 

Pour mettre en oeuvre sa vision disruptive, Benjamin Millepied doit faire preuve de talents manageriaux hors pair Le documentaire dépeint par touches légères ses petites luttes quotidiennes et challenges en tant que manager. On y voit un directeur surmené, qui doit à la fois nourrir sa réflexion artistique pour monter une chorégraphie en quelques semaines, et impulser le changement dans son institution.

Il opère d’abord des changements de surface. En arrivant, Millepied fait remplacer tous les parquets par des sols de danse professionnels qui absorbent mieux les chocs. On le voit aussi superviser de loin la pose de bancs, censés soulager les danseurs pendant les répétitions. Le lieu s’adapte aux danseurs, et plus l’inverse. Cela peut paraître anecdotique. C’est pourtant un premier pas symbolique vers une évolution du rapport du danseur à son corps et à sa pratique.

Il y a aussi des changements en profondeurs, plus épineux à opérer. Réformer durablement l’institution passe par une refonte de la pédagogie et des rapports professeurs / élèves. Pour accompagner ce changement, il réalise des entretiens individuels avec l’ensemble du corps enseignant. Le but est de passer le mot d’ordre, fini les brimades et les humiliations, mais aussi d’écouter ce que chacun a à dire… Car certains ont du mal à s’adapter à la nouvelle politique de l’école. Le chorégraphe fait aussi face aux revendications des syndicats de techniciens qui affirment manquer de moyens. Deux grèves feront annuler coup sur coup les deux premières de la saison 2015-2016. Comme le déplore le directeur de l’opéra de Paris Stéphane Lissner lors d’une réunion syndicale: « parfois c’est très difficile dans les grandes maisons d’avancer».

Pourtant, Millepied semble vouloir faire avancer l’immense maison à grands coups de modernité. On le voit filmer toutes les répétitions sur son Iphone pour les ré-étudier ensuite, connaître les danseurs, les affecter aux ballets qui leurs correspondent. On constate l’effarement des costumiers devant la créatrice qui dessine un tutu visionnaire, taillé au laser. Cette réflexion sur l’art et la modernité il ne compte pas la mener seul. C’est pour cela qu’il a chargé son ami Dimitri Chamblas, danseur de formation lui aussi, de mettre en place « 3ème scène », une scène digitale visant à croiser les regards d’autres disciplines  artistiques sur la danse. Il cherche à impliquer d’autres artistes dans cette réflexion stratégique pour mieux lui donner du corps et la démocratiser.

#1
Répétitions du Ballet sur la scène de l’Opéra

 

Millepied impulse le changement à force de dynamisme et d’ouverture. On le voit, en train de féliciter, d’encourager, de booster. Le directeur de la danse de l’opéra nous livre une belle illustration de pep talk juste avant la première de son Ballet : « Il faut que chaque moment compte car ces moments là c’est pour vous (…) pensez à vous et au plaisir que vous avez à rentrer en scène et à danser ». Il s’applique aussi les principes qu’il veut instaurer durablement dans sa maison, va jusqu’à prendre des risques pour asseoir son exemplarité. Pour interpréter sa création il ne choisit que des danseurs du corps de ballet : aucune étoile. Un choix délibérément audacieux.

Dans les premières minutes du documentaire, il déballe un livre intitulé Centered leadership : leading with efficacity, clarity and impact . Quand celui-ci se termine, on finit par se demander s’il en a réellement besoin. Sa vision de la danse, il la vit, l’incarne, la partage et la diffuse avec brio dans la structure qu’il dirige. On ne sait pas encore s’il conduira cette révolution jusqu’au bout, si celle-ci échouera ou triomphera. Le documentaire, extrêmement bien filmé, narré et monté met en scène un artiste admirable et une flopée de danseurs talentueux, certes. Mais il donne surtout une belle leçon de management.

Emma Desgages

Bande d’annonce :

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