Alors que les outils nécessaires à la bonne marche du monde de l’entreprise deviennent tous les jours un peu plus virtuels — Présentation Keynote, Conférence FaceTime, Fil Twitter — j’ai pensé qu’il était de bon ton de prendre quelques minutes pour réviser ses classiques. Aujourd’hui, nous parlerons graisse, cambouis, et durites d’essence. Et ce non pas car l’envie de mettre le feu au monde actuel me taraude parfois, mais plutôt dans le but d’aborder la thématique des évolutions en cours du travail manuel, et de ses répercussions.

Pour cela, je serai épaulé par un très bel ouvrage de Matthew Crawford : Éloge du carburateur — Essai sur le sens et la valeur du travail.

Brillant universitaire Américain, Crawford est diplômé d’un doctorat en philosophie et fut chercheur au sein d’un Think Tank à Washington dont, 4 mois après son embauche, il décida de claquer la porte. Exit l’économie de la connaissance, l’auteur cherche à se reconvertir et à remettre du sens dans son travail.

Crawford décide alors d’ouvrir un atelier de réparation de motos. Chaque jour, il observe, analyse, comprend, puis démonte, dévisse, perce, coupe et remonte, referme, nettoie et brique les différents deux roues qu’on lui amène.

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Confrontation des imaginaires du travail intellectuel et du travail manuel

Analysant l’évolution de notre société à travers le prisme de la mécanique, il nous livre certaines anecdotes très parlantes sur le monde actuel. En voici une première :

Autrefois, avant le perfectionnement des motos et l’ajout d’une intelligence électronique, chaque pilote de deux roues se devait de faire manuellement son mélange huile/essence. En effet, sans huile, un moteur ne peut fonctionner, et s’arrête au bout de quelques tours. Cette injonction mécanique faisait émerger deux types de personnalités. L’avare ne souhaitait dépenser trop d’huile, et prenait le risque de voir son moteur serrer. Le prudent pilote en consommait lui deux fois plus que la normale. Ce geste d’une rare banalité — lubrifier un moteur — donnait en fait un profond relief à l’activité. L’acte de lubrifier reliait un pilote à sa moto. Celui-ci devait se mettre à son écoute, anticiper ses besoins, comprendre son fonctionnement.

Les années ont passé, et les deux roues se sont ensuite vus dotés de diodes clignotantes indiquant au propriétaire du véhicule un manque d’huile. En cas d’alerte, le conducteur étourdi pouvait encore intervenir, et ajouter de l’huile à son moteur. Mais aujourd’hui, certains modèles n’affichent plus de voyant. Un banal manque d’huile se transforme en aller-simple pour le service après-vente. Le problème est confié à autrui.

Les hommes sont-ils devenus à ce point réticent à intervenir sur une machine ? Cette opération exige-t-elle réellement le savoir-faire de mécaniciens chevronnés ? Remplir un bac d’huile sans le faire déborder, est-ce au dessus de nos forces ?

L’esthétique du monde industriel

Cet exemple n’est pas aussi trivial qu’il en a l’air. Il illustre le mouvement de fond en marche dans notre société. Une partie importante des forces sociales est mise au service d’une simplification de notre quotidien. La technicité des produits doit disparaître. Toute aspérité technologique est priée de se faire oublier. Se faisant, nous perdons notre capacité à agir sur l’environnement. Alors que l’accès aux objets nous devient interdit, caché derrière une couche d’aluminium policé, nous perdons tout pouvoir sur ceux-ci.

A quoi cela est-il dû ? Une des pistes d’explication proposée par l’auteur est une lecture intéressante de l’organisation scientifique du travail — La taylorisation de l’économie — mise en application entre autres par Henry Ford au début du XXème siècle. En partant du principe qu’une division des tâches mènerait à l’accroissement de la productivité, les aspects techniques et conceptuels du travail manufacturier se sont retrouvés restreint à une seule cellule de l’entreprise. Les cols blancs réalisaient les études techniques, les cols bleus la main d’oeuvre.

« Toute forme de travail cérébral devrait être éliminée de l’atelier et recentrée au sein du département conception et planification » disait à l’époque H. Ford.

Ce basculement fut progressif, et mal accepté par les ouvriers de prime abord. Ainsi, on apprend même que ces derniers avaient une aversion profonde pour le travail automatisé. Ainsi

« En 1913, chaque fois que Ford voulait renforcer le personnel de ses ateliers avec 100 nouveaux travailleurs, il devait en recruter 963, tant les désistements s’avéraient important ».

Mais devant les résultats économiques manifestes de l’entreprise, la hausse des salaires qui s’ensuivit, le début de la consommation de masse et l’essor de l’emprunt des ménages qui rendait bien délicate la perte d’emploi, petit à petit cette structuration s’est mise en place.

Un des effets pervers fut la dévalorisation du travail ouvrier, que l’on juge aujourd’hui « moins cérébral » que son acolyte le travail au sein de « l’économie de la connaissance ». L’angoisse éprouvée par certains parents voyant leur enfants orientés vers des métiers manuels en est un exemple. En effet, à force de simplifier à outrance les tâches, de n’être plus qu’un maillon d’une chaîne très longue, une partie des ouvriers s’est vu destitué de sa capacité à penser et concevoir un produit dans son intégralité.

La disparition conséquente d’une certaine forme de savoir-faire manufacturier, l’automatisation d’un nombre toujours plus grand de processus industriels, ainsi que l’évolution de l’enseignement technique sont certains des mouvements à l’oeuvre au sein de ce processus d’éloignement du monde des objets, que l’auteur présente admirablement au sein de son ouvrage.

En effet, le but avoué de cet “éloge”, est bien “d’analyser l’attrait du travail manuel (…), en étant simplement capable de reconnaître les mérites des pratiques qui consistent à construire, à réparer et à entretenir les objets matériels en tant que facteurs d’épanouissement humain.”

C’est ce que l’auteur fait avec brio tout au long des pages, en prenant à coeur de présenter et d’analyser l’intérêt de son travail de mécanicien, la complexité et la variété de questions qu’il se pose, les difficultés et les richesses qui ponctuent son apprentissage. De plus, il prend du temps pour réfléchir à l’accomplissement qu’il en tire, le rôle qu’il se sent maintenant exercer au sein du corps social, au travers d’un métier dont les résultats sont tangibles, immédiatement manifestes.

En travaillant à revaloriser certaines professions parfois injustement considérées, Crawford nous invite à l’introspection. En effet, cette fine analyse du métier de mécanicien, et plus largement des métiers manuels, nous renvoie notre propre image, elle nous impose de réfléchir à l’intérêt et au but des tâches que nous accomplissons au quotidien. A l’heure où nous sommes en passe de devenir “jeunes actifs”, cette réflexion est salutaire.

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